Retour Ă  l'accueil
Le CICUP : Collectif Interuniversitaire
pour la Coopération avec les Universités Palestiniennes


cicup
www.cicup.net 4 avril 2010 - 12h:35
 
Présentation Lettre du CICUP Universités Adhésion & soutien Dossiers Actualités PCHR Sites conseillés
     
 
Chercher sur le site
 
 
Accueil - ActualitĂ©s, communiquĂ©s Imprimer Imprimer la page

Le boycott culturel est une nécessité
Auteur : Ilan Pappe
Publié le : jeudi 5 novembre 2009

S’il y a un fait nouveau dans l’interminable triste histoire de la Palestine, c’est le changement manifeste que subit l’opinion publique au Royaume-Uni, écrit Ilan Pappé.

Je me souviens de mon arrivée dans les îles Britanniques, en 1980, quand le soutien à la cause palestinienne était uniquement le fait de la gauche, et encore, celle d’un courant idéologique bien spécial. L’immunité dont jouissait Israël était due en grande partie au traumatisme postérieur à l’holocauste et au complexe de culpabilité qu’il avait engendré, aux intérêts militaires et économiques et à la fable selon laquelle Israël était la seule démocratie du Moyen-Orient. Ils étaient apparemment peu nombreux ceux qui se sentaient concernés par un état qui avait dépossédé la moitié de la population palestinienne autochtone dont il avait détruit les villes et les villages, qui en outre discriminait la minorité palestinienne vivant dans ses frontières par un système d’apartheid et répartissait dans des enclaves, deux millions et demi d’entre eux sous une occupation militaire dure et oppressive.

Près de 30 ans plus tard, il semble que tous ces Ă©crans et aveuglements aient disparu. La plupart des gens connaissent l’ampleur du nettoyage ethnique de 1948 ; mĂŞme le PrĂ©sident des États-Unis a qualifiĂ© la souffrance de la population dans les territoires occupĂ©s comme insupportable et inhumaine. Il est aussi question quotidiennement de la destruction et du dĂ©peuplement du Grand JĂ©rusalem et nombreux sont ceux qui dĂ©noncent et condamnent le caractère raciste des politiques israĂ©liennes envers les Palestiniens.

Selon les Nations unies, la situation actuelle est « une catastrophe humaine ». Le secteur de la sociĂ©tĂ© britannique conscientisĂ©e et honnĂŞte sait très bien qui est Ă  l’origine de la catastrophe. Celle-ci ne dĂ©coule plus de circonstances insaisissables ou de « conflits »â€” il est Ă©vident que cette catastrophe provient des politiques suivies par IsraĂ«l au fil des annĂ©es. Lorsqu’on a demandĂ© Ă  l’archevĂŞque Desmond Tutu sa rĂ©action devant ce qu’il avait vu dans les territoires occupĂ©s, il a tristement rĂ©pondu que c’était pire que l’apartheid. Et il savait de quoi il parlait.

Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, ces citoyens intègres disent leur indignation - que ce soit Ă  titre individuel ou en tant que membres d’organisations - devant l’oppression, la colonisation, le nettoyage ethnique et la famine infligĂ©s en permanence aux Palestiniens. Ils cherchent le moyen de manifester leur rĂ©probation et certains espèrent mĂŞme convaincre leur gouvernement d’abandonner son attitude indiffĂ©rente et sa passivitĂ© devant la destruction continue de la Palestine et des Palestiniens. Parmi les protestataires, beaucoup sont juifs Ă©tant donnĂ© que ces atrocitĂ©s sont commises en leur nom selon la logique de l’idĂ©ologie sioniste ; bon nombre d’entre eux ont participĂ© aux luttes pour les droits civils dans ce pays et pour des causes similaires dans le monde entier. Ils n’appartiennent pas tous au mĂŞme parti politique et ils viennent de tous les milieux.

Jusqu’ici, le gouvernement britannique n’a pas Ă©tĂ© Ă©branlĂ©. Il a Ă©tĂ© tout aussi passif lorsque que le mouvement antiapartheid de ce pays a exigĂ© que des sanctions soient prises contre l’Afrique du Sud. Il a fallu plusieurs dĂ©cennies pour que le militantisme de la base atteigne le sommet politique. Le dĂ©lai est plus long dans le cas de la Palestine : le sentiment de culpabilitĂ© au sujet de l’holocauste a dĂ©formĂ© la narration historique et faussĂ© la reprĂ©sentation contemporaine d’IsraĂ«l qui devient ainsi une dĂ©mocratie aspirant Ă  la paix tandis que les Palestiniens sont d’éternels terroristes islamistes, image qui a empĂŞchĂ© la sympathie populaire de se manifester. Toutefois, celle-ci commence Ă  se frayer un chemin et Ă  s’affirmer en dĂ©pit des accusations selon lesquelles une telle attitude est antisĂ©mite et malgrĂ© la diabolisation de l’islam et des Arabes. Le secteur tertiaire - lien important entre les civils et les organismes d’État - nous a montrĂ© le chemin. Un syndicat après l’autre, un groupe professionnel après l’autre, ont rĂ©cemment dit sans ambages : ça suffit. Nous protestons au nom de la dĂ©cence, de la moralitĂ© et d’un engagement civil de base qui nous impose de ne pas rester inactifs face aux atrocitĂ©s du type qu’IsraĂ«l a commises et continue Ă  infliger au peuple palestinien.

Ces huit dernières annĂ©es, la politique criminelle d’IsraĂ«l a connu une escalade et les militants palestiniens ont cherchĂ© de nouveaux moyens d’y faire face. Ils ont tout essayĂ© : la lutte armĂ©e, la guĂ©rilla, le terrorisme et la diplomatie : tout cela en vain. Et pourtant, ils ne baissent pas les bras et ils proposent maintenant une stratĂ©gie non-violente - celle du boycott, du dĂ©sinvestissement et des sanctions. Par ce moyen, ils essaient de sauver, non seulement les gouvernements occidentaux - mais ironiquement, aussi les juifs d’IsraĂ«l - d’une catastrophe imminente et sanglante. Cette stratĂ©gie a inspirĂ© l’appel au boycott culturel d’IsraĂ«l, appel qui Ă©mane de toutes les parties de la sociĂ©tĂ© palestinienne : la sociĂ©tĂ© civile sous occupation et les Palestiniens vivant en IsraĂ«l. L’appel est appuyĂ© par les rĂ©fugiĂ©s palestiniens et il est dirigĂ© par les membres des communautĂ©s palestiniennes en exil. Il est arrivĂ© Ă  un moment propice et a donnĂ© aux individus et aux organisations du Royaume-Uni l’occasion d’exprimer leur dĂ©goĂ»t pour les politiques israĂ©liennes et de faire eux aussi pression sur le gouvernement pour qu’il cesse de couvrir les actions israĂ©liennes sur le terrain.

Il est dĂ©concertant que ce revirement de l’opinion publique ne se soit pas encore rĂ©percutĂ© sur la politique gouvernementale ; mais une fois de plus, ceci nous ramène Ă  la voie tortueuse que la campagne contre l’apartheid a dĂ» parcourir avant de devenir une politique officielle. Il convient Ă©galement de rappeler que ce sont deux courageuses femmes de Dublin, travaillant Ă  la caisse d’un supermarchĂ© local, qui ont lancĂ© l’immense mouvement en refusant de vendre des marchandises sud-africaines.

Vingt-neuf ans plus tard, la Grande-Bretagne rejoignit les autres qui imposaient des sanctions contre l’apartheid. Par conséquent, alors que les gouvernements hésitent encore à sauter le pas pour des raisons cyniques, soit qu’ils craignent d’êtres accusés d’antisémitisme, soit peut-être en raison de leurs inhibitions islamophobes, des citoyens et des militants font tout leur possible, symboliquement et physiquement, pour informer, protester et revendiquer. Ils ont une action plus organisée, celle du boycott culturel, où ils peuvent rejoindre leurs syndicats dans une politique de pression coordonnée. Ils peuvent également utiliser leur nom ou leur célébrité pour nous faire savoir que les gens décents de ce monde ne peuvent pas appuyer les actions d’Israël et les valeurs que celui-ci défend. Ils ne savent pas si leur effort produira un changement immédiat ou s’ils auront la chance d’être les témoins d’un changement dans leur vie. Mais fidèles à leurs propres règles définissant qui ils sont et ce qu’ils ont fait dans leur vie, ils seront classés par l’histoire au rang de ceux qui ne sont pas restés indifférents alors que l’inhumanité faisait rage sous l’apparence de la démocratie dans leur propre pays ou ailleurs.

En revanche, ce n’est pas simplement sur les faits que se trompent les citoyens de ce pays, spĂ©cialement les cĂ©lĂ©britĂ©s, qui continuent Ă  propager, souvent par ignorance ou pour des raisons plus sinistres, la fable selon laquelle IsraĂ«l est une sociĂ©tĂ© occidentale cultivĂ©e ou « la seule dĂ©mocratie au Moyen-Orient ». Ils fournissent une immunitĂ© pour une des plus grandes atrocitĂ©s de notre Ă©poque. Certains exigent que nous laissions la culture en dehors de notre action politique. Cette approche Ă  l’égard de la culture et des universitĂ©s israĂ©liennes en tant qu’entitĂ©s sĂ©parĂ©es de l’armĂ©e, de l’occupation et de la destruction, cette approche est moralement corrompue et a perdu toute logique. Un jour, l’indignation venue de la base, y compris en IsraĂ«l, produira une nouvelle politique- l’actuelle administration Ă©tasunienne en montre dĂ©jĂ  des signes. L’histoire n’a pas Ă©tĂ© tendre pour les cinĂ©astes qui ont collaborĂ© avec le sĂ©nateur Ă©tasunien Joseph McCarthy pendant les annĂ©es 50 ni avec ceux qui ont appuyĂ© l’apartheid. Elle jugera de la mĂŞme façon ceux qui gardent actuellement le silence au sujet de la Palestine.

Un cas concret s’est produit le mois dernier Ă  Édimbourg. Le cinĂ©aste Ken Loach a menĂ© campagne contre les relations officielles et financières du festival du film de la ville avec l’ambassade d’IsraĂ«l. Il signalait en fait que cette ambassade reprĂ©sentait non seulement les cinĂ©astes d’IsraĂ«l, mais Ă©galement les gĂ©nĂ©raux qui ont massacrĂ© la population de Gaza, les bourreaux qui torturent les Palestiniens en prison, les juges qui ont envoyĂ© en prison 10 000 Palestiniens- dont la moitiĂ© sont des enfants- sans procès, les maires racistes qui veulent expulser les Arabes de leurs villes, les architectes qui construisent des murs et des barrières pour enclaver les gens et les empĂŞcher d’arriver Ă  leur champ, leurs Ă©coles, leur cinĂ©ma et leurs bureaux, et les politiciens qui Ă©laborent encore une fois des plans pour terminer le nettoyage ethnique de la Palestine, commencĂ© en 1948. Ken Loach a pensĂ© que seul un appel au boycott du festival dans son ensemble restaurerait Ă  ses responsables le sens et la dimension de la moralitĂ©. Il avait raison ; c’est ce qui est arrivĂ©, parce que le cas est tellement Ă©vident et l’action tellement simple et pure.

Il n’est pas surprenant qu’il y ait eu des protestations contre ce boycott. C’est une lutte permanente et il n’est pas facile d’avoir le dessus. Alors que j’écris ces lignes, nous commĂ©morons la 42e annĂ©e de l’occupation israĂ©lienne- la plus longue et une des plus cruelles des temps modernes. Mais avec le temps, nous avons acquis la luciditĂ© nĂ©cessaire pour prendre de telles dĂ©cisions. C’est la raison pour laquelle l’action de Ken a Ă©tĂ© immĂ©diatement efficace ; la prochaine fois ce ne sera mĂŞme pas nĂ©cessaire. Un de ses dĂ©tracteurs Ă  signalĂ© que les gens en IsraĂ«l aiment les films de Ken et qu’il se montrait par consĂ©quent ingrat. Je peux assurer Ă  ce dĂ©tracteur que ceux qui en IsraĂ«l regardent les films de Ken sont aussi ceux qui saluent son courage et contrairement Ă  lui, ne pensent pas que cette action soit l’équivalent d’un appel Ă  la destruction d’IsraĂ«l ; c’est plutĂ´t la seule manière de sauver les juifs et les Arabes qui y vivent. Il est de toute façon difficile de prendre une telle critique au sĂ©rieux quand elle dĂ©crit simultanĂ©ment les Palestiniens comme reprĂ©sentant une entitĂ© terroriste et IsraĂ«l comme Ă©tant une dĂ©mocratie Ă  l’instar de la Grande-Bretagne. La plupart d’entre nous au Royaume-Uni avons pris nos distances par rapport Ă  cette sotte propagande et nous sommes prĂŞts pour le changement. Nous attendons maintenant que le gouvernement de ces Ă®les nous emboĂ®te le pas.

* Ilan Pape est professeur à la Faculté d’Histoire de l’Université (britannique) d’Exeter.

(23 juin 2009 - The Electronic Intifada
Traduction : Info-Palestine.net)

 
Présentation Lettre du CICUP Universités Adhésion & soutien Dossiers Actualités PCHR Sites conseillés
 
Pour toute suggestion : Contacter le CICUP Copyright © Tous droits réservés - Site réalisé sous par : CCIFP